Commentaire sur Les Lois (extraits) de Platon
extraits livre I, 636 de; livre IV, 719a
Dans ces extraits des Lois, Platon précise encore son raisonnement analogique entre politique et médecine. Plus spécifiquement ici, il s'agit des méthodes médicales et politiques. Dans les extraits du dialogue, l'Athénien, que l'on peut associer à Socrate, à la perfection du système politique athénien, montre à Clinias quel serait un législateur parfait, pour une Cité idéale. Pour ce faire, il va d'abord définir la Cité idéale comme étant la plus à même de procurer le bonheur collectif de ses citoyens. Il va donc tenter d'exposer une méthode pour arriver au bonheur, qu'il va également définir. Dans un deuxième temps, il va opérer une analogie entre le médecin et le législateur, pour trouver une méthode politique pour la Cité idéale. On va ici retrouver les deux conceptions de la médecines présente dans le Gorgias: la médecine comme savoir-faire, et la médecine comme art. Evidemment, il y aura également un savoir-faire politique et un art politique qui seront explicités.
Dans le premier extrait (livre I, 636 de), l'Athénien évoque le bonheur et la méthode pour y arriver. Premièrement, on retrouve l'analogie public/privé: qu'il s'agisse de l'Etat, chose publique par excellence, ou des « moeurs privées », la méthode pour arriver au bien-être est analogue. Cette analogie public/privée est au coeur du rapport important chez Platon entre médecine et politique. Ici, le bonheur du corps particulier, la Santé et la Beauté, a son équivalent au niveau politique, public: la justice et de bonnes lois. De ces deux parties de la politique découlent le bonheur public.
L'Athénien expose ensuite brièvement son option eudaemoniste et son opposition à l'hédonisme. En effet, ce qui lui importe, c'est le bonheur, et non « les plaisirs et les peines ». Il s'agit donc d'examiner les lois, comme la méthode médicale et de savoir si elle peuvent apporter le bonheur privé comme le bonheur public: « l'objet de cet examen, tant à l’intérieur de l’État que dans les mœurs privés, ne se rapporte aux plaisirs et aux peines ». Cette option anti hédoniste est bien connue chez Platon, et se précise ici dans la bouche de l'Athénien: les plaisirs et les peines sont en effet « deux sources qui ont de nature leur libre cours ». On peut déduire de cette sentence une sorte de définition conceptuelle de l'état de nature chez Platon. Le plaisir comme les peines sont imposés à l'homme naturel qui n'a donc aucun contrôle sur ces affections. Le bonheur ne peut être qu'obtenu par la culture, le savoir, l'expérience et la méthode. Il s'agira donc de pratiquer l'ascèse, le contrôle de soi, tant au niveau individuel que collectif.
Cette ascèse se décline en trois points. Il s'agit de puiser dans ces deux sources que sont plaisir et peine « au point qu'il faut, quand il faut et autant qu'il faut ». Une chose remarquable est que plaisir et peine sont mis au même niveau: la peine est une source de bonheur, et donc est aussi indispensable au bonheur que l'est le plaisir. De même, le plaisir et la peine ne sont ni bons ni mauvais en soi, mais relatifs à la façon dont on y puise. Le bonheur, la Santé, la Justice, le Bien comme le Beau ne s'obtiennent donc qu'en exerçant une ascèse bien précise, en agençant plaisir et peine selon ce trois points: l'endroit où l'on puise à la source, le moment où l'on puise à la source (le kaïros, le bon moment), et la quantité que l'on puise. Il existe donc des bons et mauvais agencements, c'est à dire de bons et mauvais endroits, moments et quantités. Il faut donc savoir, connaître la méthode pour arriver au bonheur, la façon de puiser parmi les plaisirs et les peines. Le savoir est ici encore cardinal dans la pensée de Platon.
L'ascétisme platonicien vise donc le bonheur. On comprend que la base de l'ascèse platonicienne est le savoir et la connaissance qui permettent le vouloir du plaisir et de la peine quand cela mène au bonheur. Plaisir et Peine ne sont pas voulus pour eux mêmes mais dans le but du bonheur.
On retrouve cette analogie entre public et privé, sous la forme de l'analogie entre politique et médecine, ainsi que cette soif de méthode dans le second extrait (livre IV, 719 a). Ainsi, dans cet extrait, l'Athénien développe une analogie des méthodes du médecin et du législateur. On peut déjà remarquer une chose importante. Le bon médecin dont parle l'Athénien doit soigner les patients « selon la méthode la plus douce pour eux précisémment ». Il s'agit donc pour le médecin comme pour le législateur de choisir la méthode pour le bien du patient (respectivement pour le bien du peuple) et non pour son propre bien, ou pour sa propre commodité. Le bien-être du patient doit donc être au centre de toute méthode médicale, comme le bien-être de la Cité doit être le centre de tout bon système politique. Dans cet optique, l'Athénien va préciser ce que peut être une mauvaise et une bonne méthode médicale. La méthode politique découlera ensuite de ce premier jet. Pour différencier les deux méthodes, il va faire une distinction entre deux types de médecin. Les deux méthodes se trouvent ici personnifiées sous la forme du médecin et de l'assistant du médecin.
L'assistant du médecin se trouve dans une position d'esclave, sans lien direct avec sa position sociale réelle. En effet, qu'il soit « de condition libre ou bien esclave », il se retrouve dans la position d'infériorité par rapport au médecin-maître, puisqu'il doit exécuter ses prescriptions. Il ne possède aucune maîtrise de l'art médical mais seulement une pratique qu'il acquiert par pur mimétisme ou même par routine. Dans cette perspective, la médecine n'est qu'un savoir-faire et non un art (cette distinction est faire dans le dialogue Gorgias). Ici, l'art médical ainsi pratiqué est associé à un art esclave, que pratiquent les esclaves pour d'autres esclaves. Un autre élément important est la méthode employé par ces assistants de médecin. L'Athénien nous apprend ainsi qu'il n'y a aucun échange oral ni aucune sorte de communication entre le patient et ce type de médecin. Le rapport médecin-patient est ici purement mécanique: le médecin ne donne ni ne reçoit aucune information concernant la maladie du patient; il se contente d'ordonner ce « que lui dicte sa routine ». La relation est donc purement physique, au sens où ce type de médecin n'a de relation qu'avec le corps du patient, et non avec le patient lui même, avec son âme. L'Athénien ajoute de plus que ce type de traitement s'accompagne d' arrogance et de l'apparence de la connaissance: l'assistant médecin fait « l’homme qui sait son affaire sur le bout du doigt, avec une arrogance de tyran ». La mise en relation de ce type de médecine et de la position d'esclave est ici très importante. En effet, l'assistant-médecin, qu'il soit socialement libre ou esclave, est esclave de sa routine, et de la connaissance purement pratique qu'il a de l'art médical. Le patient dans ce cas est lui aussi esclave, de l'assistant-médecin tout d'abord, car il ne participe en rien à sa guérison par quelque échange d'information, et qu'il n'a en aucun cas quelque maîtrise sur la relation qui l'unit avec le medecin. Cette méthode est qualifiée de méthode simple, celle de la guérison purement physique, de la guérison du corps uniquement.
A cette pratique de l'art médical, l'Athénien appose l'art médical du médecin-maître. Si le médecin-maître pratique l'art tel que l'assistant médecin le pratique, il y ajoute une dimension intersubjective, qui donne à la médecine son statut d'art. Premièrement, l'Athénien précise que l'art médical ne s'apprend pas par imitation ou par routine. Il s'enseigne, comme chaque art, de deux points de vue: du point de vue pratique, mais avant tout du point de vue théorique. Il faut donc apprendre avant tout à user de rationalité médicale. On pourrait même inférer que l'apprentissage pratique découle de l'apprentissage de la rationalité. En effet, chez Platon en général, l'âme et sa vertu, la rationalité, dominent le corps et la pratique. En parallèle, ce type de médecin est associé par l'Athénien aux hommes libres. Ainsi, seule la rationalité permet la liberté puisqu'elle permet de s'affranchir des instincts et de la pratique routinière.
Par ailleurs, l'Athénien précise la méthode employé par le médecin-maître. Il va qualifier cette méthode de double, étant donné qu'il applique à la fois un remède pratique au corps et un remède à l'âme, préparant ainsi « un état d'apaisement ». Ainsi, la conversation intersubjective entre médecin et patient va se révéler de première importance. Il essaye donc au cours de l'examen préliminaire d'apprendre par la conversation avec le patient des éléments supplémentaires sur le mal dont il souffre. De fait, il acquiert une connaissance, le point de vue du patient, qui s'ajoute à la connaisance purement physique issu de l'examen du corps. Il s'agit en outre d'un échange de connaissance et non d'un rapport unilatéral. Le médecin doit apprend du patient mais doit aussi informer du mieux qu'il peut la patient du mal dont il souffre: « entrant en conversation, tant avec le patient lui-même qu’avec ses amis, ainsi, en même temps que du malade il apprend personnellement quelque chose, en même temps aussi, dans toute la mesure où il le peut, il instruit à son tour celui qui est en mauvaise santé ». Cet échange de connaissance a deux finalités. D'un côté, le médecin apprend par le patient la spécificité de sa maladie, et donc sera mieux à même de le soigner, et d'un autre côté, le patient connaîtra la nature de son mal, sera ainsi rassuré, et acceptera mieux le remède prescrit par le médecin. Il s'agit donc de « gagner la confiance du patient ». On retrouve ici la conception platonicienne de la Santé: il s'agit d'une santé du corps mais également d'une santé de l'âme, d'un état de paix intérieure. Dans une conception dualiste de la réalité et de la Santé, cette méthode, qualifiée de double, présente donc un grand avantage, puisqu'elle prend en compte et l'âme et le corps. Si la fonction du médecin est unique, soigner, il l'accomplit de deux manières différentes.
En suivant l'analogie médecine et politique, on comprend que la méthode médicale simple, celle de l'assistant-médecin est comparable à la méthode utilisée par un tyran. En effet, le tyran peut agir pour le bien-être de la Cité, mais que son action ne sera pas ni justifiée, ni dans un but collectif. Il gouvernera seul, sans consulter ni même informer le peuple de la Cité. Son action ne reposera sur aucun examen précis de la situation présente mais sur des recettes, des routines, des savoir-faire. En ce qui concerne la méthode double, elle correspond au bon législateur dont parle l'Athénien. Il basera son action sur un examen de la situation présente, sur une communication entre lui et le peuple, qui permettra une connaissance accrue de la situation politique, et une meilleure acceptation des solutions politiques prescrites. Il usera ainsi de rationalité pour faire ce qui semble le mieux non seulement à lui, mais aussi au peuple, pour la Cité.
On comprend dès lors mieux le commun entre médecine et politique: ce sont toutes deux des relations humaines avant d'être des sciences. Si la médecine, comme la politique, peuvent être pratiquées de façon « froide », dans un rapport simple du sujet à l'objet, la dimension intersubjective de ces domaines n'en est pas moins fondamentale. Le traitement de cette question passe chez Platon par un échange de savoir et une communication uniquement rendue possible par le partage d'une rationalité commune. Même si cette option rationaliste paraît idéaliste, la rationalité étant souvent partielle chez le patient comme chez le médecin, la prise en compte de la subjectivité et de la spécificité du patient (ou du peuple, dans le domaine politique) s'impose dans le traitement médical comme une question centrale.
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