
es enseignants de philosophie sont réputés, à juste titre, les plus sévères dans leur notation, et les plus rétrogrades dans leurs exigences.
Allons plus loin : je dirais qu'ils sont désormais dans une position parfaitement réactionnaire face à l'institution scolaire et face à la société tout entière. Ils raidissent parfois leurs exigences avec d'autant plus de force qu'ils ont le sentiment d'affronter un univers entier d'ignorance, d'approximation et de non-sens, soutenu par une idéologie générale de la subjectivité. C'est pourquoi, alors qu'autrefois les philosophes entraient dans l'école comme le loup dans la bergerie, avec l'intention de dynamiter les savoirs statufiés et de développer un esprit critique, sinon révolutionnaire, dans l'esprit de leurs élèves, les mêmes philosophes s'accrochent aujourd'hui à un savoir, à des formes et à un langage qui n'ont, paraît-il, plus cours.
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Eh bien, nous avons raison. Je veux dire par là que l'exercice de la raison est à ce prix, celui d'une expression écrite et orale précise, appuyée sur une culture étendue. Il n'y a pas de raison en acte dans l'obscurité d'un langage sommaire, ni dans la clarté blême d'un monde sans passé. Les enseignants de lettres et d'histoire sont d'ailleurs sans doute solidaires de ce constat.
Il n'est pas réellement possible d'enseigner la philosophie dans l'immense majorité des classes en France. Ce que nous faisons, chacun à notre manière, est un exercice épuisant qui consiste à maintenir un niveau d'exigence élevé dont nos élèves ne comprennent pas à quel continent de culture il renvoie. Nous devons non seulement professer la philosophie, mais aussi défendre la culture en général, les livres, l'histoire, le sens lui-même. Les défendre contre le monde comme il va, l'idéologie individualiste et matérialiste, la séduction incontestable des produits de divertissement, tous les moyens de communiquer du néant à la vitesse de la lumière.
Il faut écarter l'idée qu'il en a toujours été ainsi. Les difficultés en question ne sont plus seulement celles d'une opinion irréfléchie qu'il faut combattre par l'exercice de la pensée. S'il faut comparer notre époque à une autre, que ce soit au Moyen Age. Car, tout comme alors, il reste des lieux réservés à une élite composée le plus souvent de rejetons d'enseignants des facultés, et dans lesquels aucune réforme n'a jamais entamé l'exigence scolaire, ni même réformé l'antique façon d'apprendre.
Comme au Moyen Age également, il paraît naturel de réserver à une élite non réellement productive l'exercice de la pensée. Il y a bien longtemps que l'école ne veut plus former des citoyens éclairés par l'apprentissage de l'inutile. Elle fabrique des ingénieurs efficaces et des cadres soumis, et pour le reste, des serfs plus ou moins enthousiastes à l'idée de remplir des tâches vides de sens.
Derrière le bureau du professeur de philosophie, on observe avec angoisse une catastrophe lente. Le sens est en fuite de notre monde, et nous, professeurs de philosophie, ramons de toutes nos forces en sens contraire. Nous improvisons un spectacle permanent pour séduire nos élèves et les amener vers ce qui n'est pas séduisant. Nous provoquons de force un étonnement qui n'a plus rien de naturel, nous nous efforçons de démontrer les contradictions de ce monde devant des esprits élevés au nihilisme qu'aucune contradiction ne déstabilise plus.
La raison, qui consiste en une sorte de sortie de soi-même pour observer le monde, se décline au moins sur trois registres : elle est scientifique et métaphysique lorsqu'elle se tourne vers l'étant ; elle est politique lorsqu'elle se tourne vers la question du bien commun ; elle est morale lorsqu'elle se tourne vers la question de l'universalité. Autrement dit, elle est un effort de l'esprit pour emprunter un chemin qui n'est pas la pente naturelle de l'individu, et qui le contraint à s'élever plus haut que lui-même.
Devenir un citoyen, c'est cesser de n'être qu'un individu en lutte pour lui-même. Devenir un être moral, c'est cesser de n'agir que pour son intérêt. Devenir un être humain, c'est s'élever au-dessus de l'immédiateté et de la satisfaction facile de toute pulsion. Voilà qui n'est pas très libéral, mais qui, en revanche, est l'essence de l'enseignement de la philosophie. Eh bien c'est cette possibilité de devenir autre chose que ce que l'on est, d'être autre chose qu'un produit, qui est en péril aujourd'hui.
Et nous autres, jeunes enseignants de philosophie, sommes chaque jour plus épuisés de maintenir ce cap que personne ne nous demande de maintenir.
Professeur certifié de philosophie
Michael Smadja
Cher prof de philosophie en recherche d'une quête
Comment et quand l'enseignement philosophique est-il devenu réactionnaire? Comment un philosophe adopte-il le discours de la décadence? Le rôle de l'Histoire est justement de nous montrer que rien n'est pire ni mieux. Depuis quand les philosophes emploient-ils les mots: "Eh bien, nous avons raison", quand l'exercice de la philosophie est justement de rendre compte de la relativité de cette raison? Le rôle du philosophe est-il de dire: "eh, vous les ignorants et les débiles! regardez le monde change et vous devenez de plus en plus débiles et ignorants malgré nos efforts pour vous civiliser". Depuis quand les philosophes sont-ils les gardiens de la culture, de l'histoire, de la morale(!) universelle(!), de la citoyenneté? Y'a t il un lien a tracer entre cet appel, et celui lancé il y a quelques années par Evelyne Thomas sur TF1: "c'était mieux avant"? Arretons tout de suite ce platonisme exacerbé. Comment est-ce encore possible aujourd'hui?
Difficile de défendre une philosophie qui s'exprime sur le mode de la verticalité, de l'érudition, même du professorat. . De même, "une expression orale et écrite précise". Selon quels critères? Ceux de la République Française? Vous parlez, cher professeur certifié de philosophie (haha: peut-on être certifié professeur de Philosophie?), de l'obscurité d'un langage sommaire, de la clarté blême d'un monde sans passé? On retrouve bien ici l'élitisme républicain, et plus généralement moderne. Monsieur, veuillez m'indiquer quand la France a -t-elle utilisée un langage moins sommaire? Quand a-t-elle eu une conscience historique qui ne s'exprime pas sous la forme d'une construction d'un nationalisme haineux et imaginaire? Je pense qu'il est extrêmement téméraire de s'engager sur une défense de la modernité sur ce terrain.
Alors il y a deux options: opter pour l'attitude décadente qui consiste justement à défendre la modernité, les valeurs modernes, de dire c'était mieux avant, même si cet "avant" est totalement imaginaire: Le discours de la décadence doublé d'une superiorité élitiste et aveugle, quelle anti philosophisme!!!
Ou le rire subjectif: Cette "idéologie de la subjectivité" comme vous dites, cher prof de philo, est un non sens, de la même catégorie que ceux que vous tentez de combattre. La subjectivité, c'est justement la disparition de l'idéologie. Quant au rire, c'est définitivement une façon plus saine d'exprimer son étonnement, une technique aussi de conserver cet étonnement candide.
Il est peut-être temps de changer... Le philosophe ne change pas le monde (Gilles Deleuze)ni ne le défend, il expriment son etonnement face à lui, il est souple et attentif face à ses changements. Le monde n'est pas changé par le philosophe mais le monde change le philosophe. La subjectivité, comme vous dites, n'est pas à combattre mais à développer, de la même façon que l'objectivité et la raison. Pourquoi les opposer?
Vous définissez la raison comme une sortie de soi même pour observer le monde. Comment sortir de soi? Je n'ai aucune de sortir de moi et de vivre dans le monde idéal de Platon, celui qui à mon avis est pour vous le vrai monde, celui que Platon définit justement comme accessible par la raison... La raison n'est pas une sortie, une fuite. Elle est plutôt un devenir: devenir plus que soi, appliquer la subjectivité à mon corps environmental, construire et lier mon corps corporel, ou mon âme (je crois, à votre ton, que vous ne vous froisserez pas si je parle d'âme...), à mon corps environnemental. De cette façon, la raison est un outil qui permet de devenir ce que l'on est, et non ce que vous voudriez qu'on soit...
Si vous êtes, cher professeur, un philosophe, un amoureux de la sagesse, alors peut etre est-il temps de comprendre que l'amour ne se transmet pas par la rigidité académique et lycéenne, qu'un langage soutenu ou une culture étendue sont pluôt des freins, des limites à l'expression et la transmission de l'amour...
Alors comment, me direz vous? On verra bien...