évidence 2: la mort de l'Homme

Publié le par Raf

Nous voilà à notre deuxième évidence, une autre mort, la mort de l’Homme. Michel Foucault, travaillant sur une archéologie du savoir, montre que l’homme, comme concept, comme mot et donc comme réalité n’est que partie d’un episteme, d’une strate de savoir récente. Ici, il n’est pas question du fonctionnement du savoir sous forme de strates successives et superposées, mais plutôt de constater la nature relative et située dans le temps et dans l’espace du savoir (pour l’homme, on partira de la Grèce Antique jusqu’à nos jours). Si le concept d’homme est civilisationnel, relatif à d’autres concepts présents dans une strate de savoir, relatif à une certaine culture (organisation imaginée de la matière), il n’a rien d’absolu, rien d’universel, et par conséquent l’Homme est sujet à une possible mort culturelle. Qu’est ce qu’une mort culturelle ? Si l’on considère la Culture comme une organisation imaginée de la matière, une mort culturelle c’est la fin (soit par essoufflement de la notion, soit par un remplacement) de la prise en compte, de l’influence d’un concept, d’une idée, (dirai-je d’une réalité ?) dans le regard culturel, organisationnel sur la matière. Foucault montre par un relativisme de combat que l’Homme, donc, est sujet à une mort culturelle, il démontre une disparition possible de ce concept dans le panorama de la réalité (ici je considère la réalité comme un concept culturel, idée que je développerai plus tard). Mais avant toute considération possible, il fait définir ce que l’on entend par Homme.

L’Homme est ici considéré comme une catégorie, un concept, une Idée platonicienne (le monde des Idées de Platon n’étant en fait qu’une absolutisation de catégories culturelles). Ici, il est important de comprendre un point de la théorie platonicienne des Idées. Rappelons rapidement que Platon considère qu’il y a deux mondes, le monde matériel et le monde des Idées. Le monde matériel est grandement déprécié par Platon au profit d’un monde des Idées. Les Idées sont des réalités transcendantes qui font qu’un agencement d’atomes particulier appartient à une catégorie. Ainsi l’Idée de la chaise fait que tel agencement d’atomes appartient à l’Idée, à la catégorie chaise. Ce qui est important ce de comprendre que l’Idée n’est pas formée par ce qu’il y a de commun à toute les chaises, mais qu’elle préexiste et procède l’instance « chaise ». L’Homme comme Idée platonicienne n’est pas ce qu’il y a de commun à toutes les instances matérielles de cette Idée d’Homme, à tous les hommes mais plutôt ce qui définit un homme en tant que tel. Il y a donc chez Platon une primauté de l’Homme sur l’homme, de l’Idée sur l’instance matérielle. En affirmant l’existence de la catégorie, de l’Idée « Homme », on assume bien sûr une pertinence de cette catégorie « Homme », mais aussi une pertinence et une primauté de l’Idée tout court.

Selon Platon, l’Homme peut accéder au monde des Idées. En effet, l’homme conçu comme individu rationnel (ou chez Platon, le philosophe) est capable d’attraper les idées, de les comprendre, et de les formuler, tout cela par le Logos. On comprend mieux dès lors de quel Homme parle Platon, modèle de l’humanisme : l’homo-logos que l’on retrouve dans toute les idéologies (le citoyen pour le républicanisme, homo-economicus pour le libéralisme, l’aryen pour le nazisme…). Le logos est ainsi, pour cette perspective humaniste, ce qui rend tous les hommes des homologues, créant ainsi une communauté basée sur la Raison , et une vision unidimensionnelle de l’Homme : l’Homme Idéel.

On a évoqué dans la première évidence la théologie, le logos magique, la façon dont la réalité est expliquée par un verbe chargé de Dieu, père - superstructure unique du monde (je parle ici des monothéismes). Avec la mort de Dieu et la (Re)naissance de l’Homme, on passe de l’ère théologique à l’air idéologique. L’idéologie n’est pas de nature différente de la théologie. L’idéologie est la façon dont la réalité est expliquée par un verbe chargé d’Idée, superstructure plurielle du monde. L’Idée diffère de Dieu par son caractère pluriel. Il n’y a pas une Idée, mais plusieurs Idées, plusieurs catégories idéelles. Ainsi, pour chaque chose qui existe, il correspond une idée, alors que le monde magique et/ou théologique ne constitue qu’Un : Dieu, ou la Nature. Mais en affirmant la transcendance, ou dans une version plus « soft », l’universalisme de la catégorie idéelle « Homme », elle crée une norme : Si l’Idée Homme existe et qu’elle est transcendante ou universelle, elle définit donc des hommes, ceux qui correspondent ou semblent correspondre plus ou moins à cette Idée, et des non-hommes. Ainsi, paradoxalement peut-être, l’humanisme, sous ses différentes interprétations, a mené à la séparation souvent arbitraire entre des Hommes et des non-hommes, ou dans un langage Grec : Barbares. La Traite des Noirs, l’extinction des civilisations d’Amérique du Sud, la Terreur révolutionnaire, le massacre des Juifs et des Tziganes (on se rappellera le thème de sous-homme dans le langage nazi), Le goulag soviétique, l’emprisonnement (asile ou prison), la torture ne sont rendue possibles que par un logos idéologique, basé sur une superstructure humaniste.

L’humanisme, idéologie de l’Homme, affirme donc deux choses : l’Homme comme catégorie idéelle, mais aussi, l’Idée d’Homme comme norme transcendante et/ou universelle. Comprendre ce qu’est une idéologie et en quoi l’ « Homme idéel » est la superstructure qui permet une civilisation idéologique est très important. En effet, toute idéologie est un humanisme. Chaque idéologie propose une Idée d’Homme. L’aryen pour le nazisme. Le prolétaire pour le communisme. Le philosophe pour le platonisme. Le croyant pour la religion. L’homme rationnel étant un thème fortement récurrent. Chaque idéologie propose son Idée d’un homme unidimensionnel. Ainsi, le libéralisme est en tant qu’idéologie une proposition de cet homme unidimensionnel : l’individu comme être rationnel, l’homo-œconomicus). Cette idéologie, qui est aujourd’hui dominante à un point qu’on fait miroiter une possible mort des idéologies, fait primer la rationalité (qui est un phénomène social et politique) non pas au sein de la société, faisant ainsi primer un groupe supposé rationnel sur un individu supposé irrationnel, mais au sein de l’individu même. De cette façon, le libéralisme opère avec les mêmes logiques que la religion : par l’intériorisation, la naturalisation de normes. Et de fait, cela est plus rentable. Moins de répression extérieure, la répression se faisant à l’intérieur sous la forme de la culpabilité, du développement d’un sentiment d’impuissance à agir seul, d’une auto dépréciation de tout ce qui n’est pas l’aspect rationnel du moi. L’individu est un homme pressé, la pression la plus forte n’étant pas celle qui s’exerce à l’extérieure mais à l’intérieur, en l’homme. Ainsi le libéralisme n’est pas une idéologie extérieure, imposée, mais intérieure, acceptée. Dans cette logique de la religion intérieure, le groupe ne s’inscrit plus sur le corps de l’homme, par des rites de passage, des actions collectives, des répressions physiques (torture, travail, discipline, enfermement, voir Michel Foucault, Surveiller et Punir) mais bien plus subtilement en l’homme, par l’intériorisation et le contrôle. Ce contrôle s’exerce par l’imposition d’éléments dans notre environnement, dans notre espace d’affection mutuelle. La télévision, l’école, le langage (les mots jouant un rôle extrêmement important), la politesse, les codes de conduites... Ces signes sont imposés sous peine de violence physique ou symbolique (pression sociale, pression affective, isolement social, isolement affectif).

 

Mais, fort heureusement dirai-je, l’Homme est mortel. Car le paradigme de l’Idée est remis ne cause. On lui oppose une idée incarnée, non plus transcendante et universelle mais au contraire relative à une époque, un moment historique, un endroit situé. L’idée qui cesse d’être incarnée meurt.. Quand Nietzsche parle de l’  « humain, trop humain », puis du surhomme, travail ensuite poursuivi par Michel Foucault avec Surveiller et Punir, il montre que l’Idée d’Homme n’est qu’un paradigme, une idée issue d’une strate de savoir susceptible d’être enterré. La métaphore de la strate qui peu à peu s’enterre, comme on enterre dans beaucoup de culture, un corps mort, qui n’incarne plus. L’Homme est mort. Son corps idéel disparaît car, avec le temps il cesse d’être incarné par un corps matériel. L’idée de l’Homme disparaît avec la mort, naturelle, des derniers humanistes et la modification structurelle de l'environement. Comme un dieu meurt avec son dernier croyant. Il n’est pas question d’éliminer les humanistes (le temps s’en chargera). Mais de constater une possible mort, de relativiser, désuniversaliser, désenchanter la réalité. Enlever son statut transcendant à l’idée, comme son statut universel. La relativité appliquée à la métaphysique magique et idéologique.

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