Une chose essentielle à savoir quant à l’humanité, celle dont la principale préoccupation est le pouvoir, et la surhumanité, qui s’occupe de la puissance, c’est que chacune est esthétique à sa manière. Il est donc fondamental de comprendre ce qu’est l’esthétisme, de savoir quelles activités favorisent cet esthétisme, et comment l’esthétisme peut mener à la joie de vivre, ou selon Sancho, l’ivresse d’exister.
Longtemps, l’art des musées a eu le monopole de l’esthétisme. L’esthétisme était alors une technique, un savoir toujours réservés à une élite artistique : ceux qui créaient l’art, les artistes, et ceux qui appréciaient l’art et pouvaient en parler: les esthètes. L’esthète, confiant et savant face à l’art se différenciait du non esthète que l’art déstabilisait, rendait confus et inférieur. Bien sûr, l’art est une activité esthétique essentielle. Et l’esthétisme est une dimension essentielle de l’art. Mais est pour cela que l’art nécessite l’esthétisme, ou plutôt que l’esthétisme requiert l’art ? Ce que l’on considère comme art est –il le seul art parce qu’il est la seule activité esthétique ? En passant par un autre cheminement, l’esthétisme est-il à élargir, à sortir des musées, des discussions mondaines et techniques sur l’art ? « Désartiser » l’esthétisme, de la même manière qu’on dératise un musée, voilà un des enjeux du sophisme post moderne. S’offre à nous deux possibilités : soit considérer toute activité esthétique comme de l’art (donc redéfinir l’art non comme activité spécifique mais comme dimension présente dans toute activité (sur)humaine, ce qui équivaut à élargir le concept de musée); soit considérer l’art comme une activité esthétique parmi nombre d’autres (ce qui équivaut à enlever à l’art le monopole de l’esthétisme, sortir l’esthétisme du musée). Je retiendrai seulement la deuxième option, pour une question de langage. En effet, l’art est pour beaucoup quelque chose (que ce soit une chose artistique ou arttisanale, mais toujours artificielle), alors que l’esthétisme est encore (pour moi, et peut être pour d’autres) un « son vide », selon le mot d’Epicure, un mot dont la définition première est si floue qu’elle ne correspond à rien sinon à un vide que l’on peut remplir. Il est toujours plus aisé de définir que de redéfinir, pour moi comme pour vous, et donc plus pratique d’élargir l’esthétisme plutôt que l’art. Cependant, cette distinction entre art et esthétisme, comme toute distinction n’est que partielle : en comprenant les relations entre ces deux notions, on peut comprendre ce qu’est l’art, et ce qu’est l’esthétisme.
L’esthétisme c’est quelque part la considération du caractère multidimensionnel de la réalité. L’activité de l’esthète (qu’elle soit dans la création esthétique, ou dans la réception esthétique) est un jeu sur le rapport entre le réel et le virtuel. L’esthète réalise le virtuel, et virtualise le réel. Il lui faut toujours un point de départ, qui peut être la matière. L’esthète matérialiste considère la matière, l’atome, le vide, l’onde, mais joue de l’organisation virtuelle (imaginée) qu’il se fait de cette matière première. Le son devient musique ou/et verbe. L’atome devient sensation, perception, cognition. La matière se décline à l’infini, change mais sans que ce changement ne crée de temps. La matière devient alors ce qu’elle est par pure volonté de puissance (= expression de la nécessité à devenir plu s que ce que l’on est) : c'est-à-dire matière et plus-que-matière. L’esthète sait que choses sont réelles ou virtuelles, ou plutôt toujours les deux à la fois, mais le virtuel n’est pour lui pas moins vrai que le réel. L’esthète n’est pas réductionniste, car la matière n’est pour lui qu’un niveau, premier et fondamental certes, mais parmi tant d’autres. Il sent la matière, les atomes et le vide. Il se laisse affecter par elle, d’abord sans discernement puis il se met à organiser, à personnaliser la matière, à devenir ce qu’il est, ce que la matière lui dit d’être, ce que la matière veut lui dire: « tu es matière et plus-que-matière ». Il jouit alors de ne n’être qu’atomes et d’être plus cela. Il sent, est un autre niveau : la représentation qu’il se fait de la matière. Il ne saisit pas encore les liens entre matière, sensation, perception, cognition et représentation mais peu l’importe : ces niveaux de réalité sont tellement imbriqués, immanents les uns dans les autres, qu’il décide d’ignorer les différences qui unissent ces niveaux. Il sait deux choses : il y a un nombre infini de niveaux, et que chaque niveau est à la fois réel et virtuel, le tout dépendant de la perspective que l’on prend. Pour l’homme matériel, la matière est le réel, la représentation est le virtuel. Pour l’homme représentationnel, la matière est virtuelle quand la représentation est réelle. L’esthète sait cela, mais décide d’être un moniste, de ne considérer qu’un seul et même niveau, qui contient tous les niveaux. Il refuse de n’être qu’un niveau mais l’est pour autant. Il veut être plus, et l’est. Il refuse de parler de réel et de virtuel, car il sait que cette distinction, quand il essaye de la comprendre, de l’attraper, lui échappe. Sauf par un changement constant, et exténuant, il saisit l’espace d’un instant une fixation des niveaux, mais il change de perspective, et tout change. Il essaye d’être deux, d’être dualiste, mais il sait que pour lui, ou qu’il soit et quand, il n’y a qu’une perspective. Il considère donc sa perspective, et par là en choisit. Atome ? Vide ? Matière ? Idée ? Sensation ? Perception ? Cognition ? Opinion ? Plaisir ? Ce sera tout à la fois, et aussi aucun de ceux là. Le tout doublé d’une considération de la nature réelle ou virtuelle de ce niveau. L’esthète sait et est la pluralité de son unité, et l’unité de sa pluralité. Il sait aussi qu’essayer d’attraper cette unité plurielle, cette pluralité unique, d’attraper cette perspective évanescente, toujours changeante, rend son activité toujours vaine. Alors l’esthète en joue. Car quitte à être vain, au moins que ce soit agréable… L’esthète se remplit donc le vide crée par le vertige qu’il éprouve. Il se joue jusqu’à devenir ivre, bourré, rempli.
Le vide ne crée pas le vertige, mais le vertige crée le vide. L’esthète, ou surhomme, face au vertige qu’il éprouve face à cette réalité toujours évanescente, qui ne dure qu’un instant (donc qui ne dure pas), ressent le vide qu’est cette matière, car ce qui ne dure pas, ce qui change sans cesse, il ne peut le comprendre. Il ne peut l’attraper. Tout ce qu’il attrape ou comprend devient vide car en un instant, ce qu’il avait compris devient autre chose, cet autre qu’il ne comprend pas. Lui-même ne se comprend pas. Car il est lui, et autre à la fois. Il est lui et plus-que-lui, il se décline vertigineusement à l’infini. Face à cette réalité évanescente donc, il ressent le vertige. Il appréhende ce vide potentiellement créé par le trop plein, une réalité pleine, qu’il emplit et qui l’emplit, la matière qui s’emplit jusqu’à éclater et se vider, le tout en un instant. (voir texte à venir : Big Bang philosophique)
Démocrite, Leucippe et Epicure déjà avaient expliqué le vide et le plein matériels. La matière n’est que du vide et des atomes, du vide et du plein. Cet atomisme, la matière comme vide et pleine, ne s’applique pas seulement à la matière pour l’esthète. Le plein et le vide se retrouve dans la plus-que-matière : dans l’existence d’abord, puis dans l’instant, puis dans le mot, le son, la représentation, l’idée, la sensation, la perception, la cognition, le corps, le concept, l’affect. Tout.
L’esthète, qui sait et choisit l’unicité de sa perspective, l’importance de son corps comme « moi » et support du « moi », connaît (naît avec)et se concentre en ce plein et ce vide, cette dynamique de remplissage et de vidange. Il doit se remplir sous peine de n’être que vide. Il doit se vider afin de ne pas être trop plein et ainsi éclater. Toute la vie de l’homme se résume à cette activité constante et répétée d’entrée et de sortie du soi. Il se nourrit, il boit, il entend, il sent, il goûte, il touche, il voit. Il lit. Il fume, ingère des drogues, il perçoit, se représente, conçoit, crée. Il est affecté. Il défèque, urine, transpire, pleure, (éjacule), tousse, crache, vomit, parle, est touché, entendu, senti, goûté, vu. Il affecte.
Qu’est ce que l’ivresse, celle dont parle Sancho (cf lien à droite : l’ivresse philosophique) dans cette perspective de remplissage et de vidange ? C’est un état de vibration, d’équilibre instable entre le trop plein et le trop vide. On est ivre lorsque l’on est ni trop bourré, rempli, plein, ni trop sobre, vide, ou vidé. L’ivresse donne alors cet état dont parlent tant de philosophes : la Grâce de Pascal, l’Amor Fati de Nietzsche, le « deviens ce que tu es » de Pandarre et Epicure. Le juste milieu d’Aristote. La bonne distance d’Aristippe. L’ivresse d’exister. L’ivresse-vertige que l’on ressent au bord de la falaise, sur le plein, face au vide. Un pas en avant et l’on tombe. Un pas en arrière et l’ivresse s’en va.
L’esthétisme, c’est donc cette direction choisie du simple ver le complexe, puis du complexe vers le simple, de l’Un vers le multiple, du multiple vers l’Un, du corps vers l’Univers, de L’univers vers le corps, cette position toujours à la limite entre le fini et l’infini, le plein et le vide, la durée et l'instant, cet oxymoron permanent. C’est être ce qu’on est, et devenir toujours plus et moins, se remplir et se vider. Et vibrer, exister.
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