POUR les Sophistes
Quoi de meilleur pour retrouver la verve que d'écrire au sujet de ces personnages merveilleux sortis du conte qu'est l'histoire de la philosophie? Si cette histoire ne leur est pas favorable quand elle est raconté par ceux qui croient aux histoires à dormir debout, aux histoires enfantines des Héros moralisants (Socrate), des Dieux (Jésus), des Monstres (l'Etat), le sort des sophistes plaira d'avantage aux individus avides de rire, de mouvement, de néant enchanté, de poésie, de voyage, et surtout d'une lucidité peu commune. Ces personnages, héros en leur vie, dieux malins de la philosophie et monstres techniques ne sont finalement que des hommes, qui pratiquent l'art de la politique, de la médecine, de la justice, de la mesure et de la puissance, de façon humaine, trop humaine. Peut être comprendra-t-on mieux alors le sens de ce « humain, trop humain », peut-être comprendra-t-on surtout que notre humanité n'est en rien une affliction, une blessure, une malédiction, un péché...
Il s'agit d'abord de comprendre la fabuleuse ascendance du courant de pensée sophiste. Ce qui peut être ici rassemblé comme indice est présent dans les nombreuses anecdotes du monde antique souvent blessantes à leur propos. Combien de pamphlets intitulés « contre les sophistes »? Si aujourd'hui par miracle, on aime encore les sophistes, c'est pour l'idée de « malsain » qu'ils engendrent, par désir d'être alternatif à ses propres yeux, et aux yeux des autres, comme aujourd'hui certains vénèrent le diable et les démons. Mais là où ces témoignages visaient à obscurcir la réputation des sophistes par la mention de « mauvaises fréquentations », ils l'éclairent de milles feux aux yeux des modernes, et autres post modernes. On apprend ainsi qu'ils s'inscrivent en droite lignée du mouvement héraclitéen. Rien n'est, tout coule; on ne marche jamais deux fois de suite dans a même rivière, etc... (cf texte sur la marche, juillet 2007). On pourrait rajouter qu'avec les sophistes, on n'y entre même pas une seule fois de suite, car il faudrait alors que la rivière soit. La rivière, et toutes les « choses en soi » sont donc plutôt des concepts, mais surement pas de l'être. Gorgias, et Protagoras, les deux grandes figures du mouvement sophiste achèvent l'Etre parménidien à coup de non être et de phénoménologie intégrale. La « chose en soi » est rejetée quelques 2400 ans avant même que Nietzsche ne formule le problème. Et c'est par la parodie rationnelle, arme minimale mais efficace, que Gorgias combat ce mouvement de pensée. Ecoutez plutôt le comique de cette démonstration, singeant par la même le sérieux d'un Zénon, et surtout d'un Parménide:
_Une chose ne peut pas être et ne pas être en même temps
_non être n'est pas et être est (par définition)
_Si être est, non-être est aussi (loi des contraires)
_donc ni être, ni non être ne sont (conclusion logique)
Gorgias induit de cette amusante démonstration qu'il n'existe que du non-être. Admirable intuition plutôt que démonstration rigoureuse, d'un premier nihilisme (au sens strict, et non comme Nietzsche l'entend). Protagoras relativisera cette négation de l'être, ou plutôt construira sur les ruines parménidiennes une phénoménologie intégrale, qui emprunte beaucoup à la théorie des simulacres de Démocrite, son maître à deux aspects. Protagoras était en effet l'esclave de Démocrite (ce qui montre le discernement de ce dernier), progressivement devint son secrétaire pour enfin s'avérer son disciple, disciple qui, comme tout bon disciple, rejetera progressivement la quasi totalité de l'atomisme abdéritain. Rappelons rapidement la théorie des simulacres: pour Démocrite, la réalité est composée de micro éléments, les atomes, et nous apparaît sous forme de simulacres, c'est à dire de sensations dues à la projection d'atomes dans nos organes sensuels, sur et dans notre corp. Mais là où la réalité est le monde composé d'atome chez Démocrite, Protagoras introduit une formidable idée: la réalité, si on doit utiliser ce mot, ce n'est pas le monde projeté, mais la projection elle même, la « représentation ». Notons que dans une conception protagorasienne le problème que pose le terme de « représentation », qui induirai une conception d'une dualité entre la présentation de la chose en soi, le fait qu'elle soit, et sa représentation, le fait qu'elle nous apparaît, amène à considérer l'usage du terme « présentation » du monde comme plus approprié. Il n'existe plus de chose en soi, d'être, mais seulement des apparitions, des apparences. Terrible tremblement de la terre philosophique comparable à l'abandon des dieux en faveur de la nature, du passage d'Homère aux philosophes naturalistes. Tout la pensée postmoderne est là bien avant la modernité: subjectivité, perspective, relativité absolue. Rappelons que seules ces conceptions rendent possibles l'invention de la psychologie, de la sociologie, bref des « sciences » qui étudient le déterminisme dans ses différentes composantes.
[à ce propos, il n'est pas étonnant que des prétendus philosophes chrétiens, juifs et musulmans (Ricoeur, Finkelkraut etc) rejettent en bloc la sociologie bourdieusienne dont la perspective dominant/dominés est une des principales caractéristiques:
cf http://www.acrimed.org/article2762.html]
Enfin, et on garde le meilleur pour la fin, le courant sophiste apparaît comme le premier et étrangement le plus mature courant humaniste. Protagoras affirme donc:
« L'homme est la mesure des choses, de celles qui sont qu'elles sont, de celles qui ne sont pas qu'elles ne sont pas. »
La doctrine de la mesure place donc pour la première fois l'homme au centre de tout système de pensée. Les choses existent (ou pas) seulement pour les hommes, elles ne sont rien sans lui.Mais l'homme de Protagoras, ce n'est pas l'Homme, norme universelle voire transcendentale, qui définit ceux qui méritent le qualificatif d'humain, et ceux qui ne le méritent pas. L'humanité de Protagoras, ce n'est pas le groupe des humains, ce n'est pas une condition non plus. L'homme de Protagoras c'est l'homme individuel qui créé son monde par la façon dont il le mesure. C'est donc le véritable créateur du monde. Partant d'un nihilisme, d'une négation du monde de la chose en soi, on assite à la création des mondes des hommes par les hommes. Plus de frontière stricte entre apparence et réalité, plus de différence entre savoir et croyance, plus de critère entre vérité et semblance.
A cette doctrine s'ajoute de façon formidable l'aphorisme de Nietzsche:
« Peut être toute la moralité des hommes a-t-elle son origine dans la prodigieuse émotion intérieure qui s'empara des primitifs quand ils découvrirent la mesure et l'art de mesurer, la balance et l'art de peser (le mot homme signifie en effet celui qui mesure, il a voulu se nommer d'après sa plus grande découverte!). A l'aide de ces notions, ils se sont haussés jusqu'à des régions qui échappent à toute mesure et à toute pesée, mais qui ne semblaient pas être telles à l'origine. »
Humain, trop humain, le voyageur et son ombre, aphorisme 21
On comprend mieux l'importance de la mesure. En suivant Nietzsche, c'est la mesure qui est le critère de distinction entre l'homme et l'animal, même s'il reste quantité d'animal en nous. L'émotion dont il parle, c'est la puissance que l'homme éprouve en créant la mesure. En effet, comme le suggère M.Untersteiner, la mesure suggère aussi le contrôle, la maîtrise. Si l'on établit une mesure, c'est que l'on contrôle et que l'on maitrîse ce qui est mesuré. Si l'homme est la mesure de toute chose, alors tout son monde est mesuré, contrôlé et maîtrisé par lui. Ainsi, sans échapper à la nécessité, mais plutôt en évoluant en son sein, puisque la mesure est une nécessité, il semble contrôler son monde. Là est selon les sophistes la source de la puissance, puissance étant comprise comme émotion. C'est contre cette émotion de puissance qui fait inventer aux humanistes anti sophistes (aux anti humanistes? En tous cas Platon en tête de ligne) des choses qui ne sont mesurables: les Dieux et les Idées. Mais seule la mesure, le contrôle de ses représentations peut lui donner la puissance de créer de telles « choses ». L'humanité de « L'humain, trop humain » de Nietzsche est donc compris ici non comme une limite, comme une limitation de la puissance, mais plutôt comme l'usage non mesuré de cette puissance, qui fait mesurer et créer à l'homme des choses non mesurable (Dieu, morale déiste et transcendentale, Etat).
L'essence même de la pensée sophiste est trop souvent confondue avec ses conclusions. Tout le travail réalisé sur le langage comme médium de réalité politique par Protagoras, Gorgias, Antiphon et les autres, n'est possible que par cette pensée extrêmement complexe du nihilisme ontologique, de la phénoménologie, et de la mesure comme source d'humanité. Conclusions fameuses en terme de réflexion politique: pour qu'existe la démocratie, chacun doit être capable de faire preuve d'indépendance de point de vue, et donc de maitrîse des médias politiques, tant dans la réception que dans l'émission. Les sophistes se sont chargés eux mêmes de cette éducation par l'apprentissage de la rhétorique aux jeunes athéniens, en n'apprenant que la technique de la rhétorique et de la sophistique sans y incorporer de vision idéologique. C'est, semble-t-il, toute la différence entre un apprentissage sophiste, qui nous manque aujourd'hui cruellement, et l'école des professeurs qui donne les tristes résultats que l'on connait: l'absence d'opinions politique propres et construites et la monopolisation par peu de l'espace et du propos politique.

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